'Qui sont donc ces êtres sur lesquels reposent "le sens, les sens" des danses que nous chorégraphions ? Quelle est cette matière qui les constitue en même temps qu’elle leur échappe ?

Quel fil tirer d’une trame humaine complexe pour en faire le portrait ? C’est le défi que je me suis lancé : chercher, à la manière du peintre, le geste originel, essentiel qui constitue chacun de ces individus pour le décliner avec les outils de la danse.' 

Nadine Beaulieu

Crédit photo : Jérôme Séron

DÉMARCHE ARTISTIQUE

"Je suis une guetteuse. Si j’ouvre aujourd'hui et depuis quelques années, un nouveau cycle de créations sous la forme d’une galerie de portraits dansés d’artistes exceptionnels ou figures emblématiques de la danse, je sais que depuis toujours, qu’il s’agisse d’une pièce de groupe ou d’un solo, je travaille dans l’intimité, un sur un, en profondeur, dans le détail, dans l’épure. Je suis une chorégraphe « excavatrice », je creuse des sillons. Les artistes avec lesquels je collabore me renvoient cette particularité, cette capacité à « tirer des fils », à lire au « travers des corps », à donner accès, révéler des facettes peu connues, voire très enfouies de leur intimité. Creuser, révéler, exploiter, transformer. « Souligner les fissures, les craquelures, les ruptures à la feuille d’or, comme le font les japonais des objets de grande valeur ». Telle est ma démarche. 

 

Dans une nouvelle collaboration, mon tout premier travail consiste à observer finement les danseurs : leur organisation corporelle singulière, l’émergence dans leur danse de façon plus ou moins subliminale d’images et de sensations qui leur sont intimes, leurs failles, leurs incohérences mais aussi la beauté ou la grâce avec laquelle ils assument la multiplicité de ce qu’ils sont. Leur capacité à transformer leur singularité, vulnérabilité, sensibilité en une force créatrice de danse à dimension universelle. Dans ce processus, presque un protocole, l’observation se tourne également vers moi : de quelles sensations, émotions, images leur danse est elle révélatrice chez moi ? C’est dans ce va et viens, entre la rencontre d’un artiste danseur et un cheminement introspectif personnel que nait pour moi la création.

 

Dans mon processus de travail, je crée pour les artistes avec lesquels je collabore (danseurs mais aussi créateur lumière, compositeur…) des « situations à mi-chemin entre écriture et improvisation » dans lesquelles ils doivent naviguer avec des outils techniques et imaginaires, des règles, un cadre, que je forge pour eux. Dans ces cadres, les danseurs et artistes associés sont incapables d’être certains de tout, incapables d’éviter les contradictions, les oppositions, les dissociations. Notre humanité ne repose-t-elle pas sur une ambigüité, un paradoxe, celui d’être beaucoup de choses à la fois ?  Fidèle à mes partenariats artistiques, je travaille depuis de nombreuses années avec des danseurs que j’ai formés à la technique de danse qui fait ma patte , une technique nourrie de l’enseignement de Erick Hawkins et de pratiques corporelles telles que la release technique ou la méthode Feldenkrais. Ces danseurs engagés à mes côtés, poursuivent avec moi l’aventure du répertoire en diffusion.

 

Aujourd’hui, je pose mon regard et vais à la rencontre de nouveaux artistes qui me touchent et m’interrogent à la fois. Des artistes virtuoses qui n’hésitent pas, quelque soit leur parcours, à aller encore plus loin, à se dépouiller du superflu, pour se rapprocher de l’essence, de l’origine du mouvement, de soi. C’est cette démarche qui offre à mon goût, un caractère universel à la danse. Une danse qui échappe à la définition de « spectaculaire » au sens où elle accepte de se « laisser voir » plutôt que « se donner à voir ». Une danse qui, en nous donnant accès à la part de nous qui nous échappe le plus, nous fait rencontrrer notre humanité.

 

Le cycle de portraits que j’initie pour les saisons à venir, a pour vocation d’ouvrir une fenêtre sur « l’intimité » de ces « personnages » afin d’approcher ce qui fait l’essence, la magie, le magnétisme et l’universalité de leur danse, au-delà de ce que nous connaissons déjà d’eux. La forme solo répondant le mieux à un besoin d’intimité pour creuser comme j’aime le dire, « au plus près de l’os, au plus profond, au plus radical."

PARCOURS

Nadine Beaulieu débute son parcours de formation au sein de l’école Rouennaise de Jean Giraudot (ancien danseur de l’Opréa de Lyon). Elle découvre en 1992 la technique d’Erick Hawkins, en Grèce aux côtés de Mary Tsouti et de Dimitri Papagionniou avant de partir aux Etats-Unis approfondir et éprouver au plus près du maître, sa technique.

A son retour en France en 1996, elle rencontre Anne-Marie Reynaud qui l’invite à diffuser la technique d’Erick Hawkins en dirigeant plusieurs MasterClass, au Centre National de la Danse de Pantin et au sein de compagnies professionnelles en France et en Europe (République Tchèque - sur l’invitation de Marie Kinsky, Suisse, Liechtenstein).

C’est au même moment que débute son parcours de chorégraphe avec un auto-portrait dansé Animae tuae, suivi d’un premier cycle de pièces de groupe permettant au spectateur d’observer à la loupe les danseurs dans des contextes sociaux et politiques choisis comme métaphore de questionnements à la fois intimes et universels. Ce sont : le contexte du bal  avec Le Bal Pendule (2009), pour cinq danseurs professionnels et vingt-quatre danseurs amateurs expérimentant l’équilibre du duo dans un contexte de groupe ; l’étude des communautés animales comme métaphores des organisations humaines avec Entre chien et loup (2016) pour six danseurs et un chœur dirigé par Jean-Christophe Marti ; le monde des sports, le dépassement de soi physique et symbolique dans Match à 4 pour quatre danseurs masculins (2013) –  et plus récemment, le monde du travail et le monde politique avec One (2014) et Two/20 minutes pour convaincre (2016), deux soli co-écrits pour et avec Marie Doiret.

Ouvrir le carnet de la chorégraphe : ici

Crédit photo : Jérôme Séron

Dynamique du mouvement – Structure de production conventionnée par la Région Normandie, soutenue par la Ville de Rouen et aidée au projet par la DRAC,

le Département de Seine-Maritime et sur certains spectacles par l’ODIA, l’Adami et la Spedidam