Carnet de la chorégraphe

 

16 ans de danse classique dans la petite école rouennaise de Jean Giraudot, ancien danseur de l’Opéra de Lyon. Je me souviens de ma première « barre », à l’âge de cinq ans. En 1966, pas d’initiation à la danse, pas d’atelier de découverte des fondamentaux. Mais la pianiste qui accompagnait les cours et le bâton du professeur qui marquait le tempo lorsqu'il ne corrigeait pas les corps… Et pourtant, l’émotion folle de cette première fois : la joie, la fierté, l’intimidation, l’application. D’où venait ce désir, cet élan si puissant ? Depuis le seuil où je regardais ma grande sœur suivre la leçon depuis un an, j’attendais le moment où le professeur m’accepterait dans son cours. Une image forte du moment où il me prend la main pour me placer à la barre. Une image qui fait écho près de trente ans plus tard à New York en 1992, à une émotion tout aussi marquante : Erick Hawkins, à la fin d’un cours de niveau avancé me fait signe de le rejoindre et me propose de suivre les cours de la compagnie avant de m’inviter en tant que danseuse surnuméraire. Un moment de consécration dans un parcours atypique de danseuse.

 

Dans ma danse on me dit « solaire » quelque soit le registre et l’esthétique. En classique, j’ai adoré les pointes, cette sensation d’équilibre à la fois ancré et précaire, le sentiment de m’élever ; les sauts parce qu’ils me faisaient décoller, les ballets classiques et romantiques parce qu’ils me faisaient rêver. C’est la joie qui a traversé toutes mes années de danse classique, sans retenue mais sans référence hélas. Pas d’histoire de la danse dans l’école où j’apprenais, pas de culture chorégraphique ou musicale, pas d’analyse des ballets, pas de questionnement sur le sens. C’est venu plus tard, de façon plus abrupte, dans un face un face avec moi même où l’absence de sens m’a ébranlée.

 

Il a fallu partir, loin et longtemps de tous mes repères, familiaux, sociaux, culturels pour confronter l’inconnu, lâcher mes certitudes, me déplacer au propre comme au figuré pour initier un long cheminement introspectif. J’ai suivi des études universitaires en langues étrangères, anglais, espagnol, allemand puis grec moderne à Athènes. Confronter les multiples manières d’appréhender, de nommer et de construire le réel, décoller la notion de signifiant de celle de signifié a été une première petite révolution pendant les quinze années que j’ai passées à l’étranger, d’un pays à l’autre, d’une langue à l’autre, d’une compagnie à une autre. Une perte totale de repères, un déchirement nécessaire mais aussi un immense terrain d’exploration. C’est une toute nouvelle dimension qui s’ouvrait à moi, l’impression que la nature même de ma pensée se transformait, se déployait comme une image en pop-up. D'une perception physique et représentation mentale de moi même et du monde plutôt « plate », en deux dimensions, à l’instar de l’image que me renvoyait la surface du miroir dans le studio de danse (face/côté), je commençais à percevoir la possibilité de concevoir le monde en 3D, sur les trois plans de l’espace, en relief, en profondeur et en perspective. Je faisais l’expérience vertigineuse et jubilatoire, de la pensée qui s’approfondit, de l’espace qui se déploie, du corps devenu matière. Un corps à travailler de l’intérieur, à explorer à l’aide de repères sensoriels aiguisés, un corps sensible, dépositaire d’un sens qui lui est propre, d’une créativité singulière ; un corps-matière que j’allais pouvoir observer de très près pour en comprendre le fonctionnement, construire une géographie intime de mon propre mouvement dansé en m’appuyant sur des connaissances anatomiques et physiologiques et sur des repères sensoriels plutôt que visuels. Sentir, plutôt que reproduire des images. Tenter d’approcher et accueillir ce qui fait notre humanité à tous : le sentiment d’être traversé par une multitude de mouvements et de flux internes parfois contradictoires. Créer du sens, donner une certaine cohérence à la sensation de chaos. Vaste terrain de jeu qui m’offrait de façon enfin consciente la possibilité de jouer et de concilier les différentes facettes de moi même en transformant des états en mouvements dansés. De simple danseuse, j’entrevoyais la possibilité de devenir artiste …

 

Le grand chamboulement moi, je l’ai vécu à New York, auprès d’un grand maître et presque par hasard.  A Athènes où j’ai passé cinq ans,  une amie m’a conseillé de me former à la technique de Erick Hawkins dans la compagnie de Mary Tsouti, aux côtés de Dimitri Papagionniou puis de fil en aiguille, de déconstruction d’une certaine image de moi même à l’émergence d’une nouvelle reconstruction, je me suis installée à New York. La rencontre avec Erick Hawkins et les membres de sa compagnie m’a fait l’effet d’une belle et grande claque. A l’image de la vie new yorkaise : espace, rythme, énergie, travail, et hauteur de vue. Une belle, une grande folie, la sensation que tout y était accessible et néanmoins à une distance impossible à mesurer. C’est ainsi, dans un esprit d’ouverture et de simplicité propre aux américains, que j’ai fait mes premiers pas dans le studio de E. Hawkins aux côtés d’artistes époustouflants, grands techniciens, excellents pédagogues, chercheurs insatiables. Une bouffée d’air salvatrice, un tsunami ! Cinq années de grand chantier !

 

A mon retour en 1996, c’est Anne-Marie Reynaud qui m’a accueillie au Centre national de la danse. Diplôme d’état en 200 heures au titre de la Renommée : un bain formidable pour reconfigurer dans mon esprit le paysage de la danse en France. J’ai donné des master classes au CND et dans les compagnies professionnelles en France et à l’étranger (Prague notamment sur l’invitation de Marie Kinsky, la Suisse, le Liechtenstein). Ces expériences ont contribué à élargir ma perception du monde de la danse en France, en Europe.

 

En 1997, je créais mon premier solo auto-portrait Animae tuae. Je me lançais dans l’aventure chorégraphique avec un bagage artistique que j’allais mettre quelques années à  « digérer ». Il n’est pas simple de s’émanciper d’un grand maître de la danse comme E. Hawkins. Un premier long cycle de créations proposait au spectateur d’observer à la loupe les danseurs dans des contextes sociaux et politiques que je choisissais comme métaphores de questionnements à la fois plus intimes et universels. Le contexte du bal (équilibre partagé à deux, mais avec la nécessité de suivre le sens partagé du bal :  Le Bal Pendule pour cinq danseurs professionnels et vingt quatre danseurs amateurs) – L’étude des communautés de loups comme métaphores des organisations humaines (les mouvements de groupe, les appartenances, les rejets, les coalitions, les règles et hiérarchies éphémères : Entre chien et loup pour six danseurs et un chœur dirigé par Jean-Christophe Marti).  Le monde des sports (dépassement de soi physique et symbolique et jouer collectif : Match à 4 pour quatre danseurs masculins) – Enfin le monde du travail (les relations de pouvoir mises en scène dans un entretien d’embauche) et le monde politique (l’urgence de convaincre dans un discours) avec One et Two/20 minutes pour convaincre, deux soli co-écrits avec Marie Doiret.

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